||||||||||||||| STEPHANE HARRIS |||||||||||||||


Lettre 2 - les impressions de Stéphane

Sans doute imaginez-vous sans difficulté, mon étonnement après avoir lu ces propos inconcevables... Je suis longuement resté devant le fichier texte à m’interroger sur ce que je venais de lire. Puis j’ai vérifié dans ses propriétés, l’heure de sa dernière sauvegarde pour constater qu’elle avait eu lieu à cinq heures quarante cinq, soit peu de temps avant que je ne m’éveille. J’ai cherché dans mes relations, le blagueur capable de monter ce genre de stratagème... Mais il me fut impossible d’en recenser un, ayant assez de suite dans les idées. C’est alors que je me souvins d’un détail inquiétant, j’étais le seul à connaître le mot de passe d’accès à mon ordinateur. Personne, autre que moi, n’avait donc pu l’utiliser durant la nuit. L’individu qui avait tapé ces mots était vraisemblablement moi. C’était bel et bien ce moi, qui avait quitté son lit en plein sommeil, pour fouiller dans ses affaires et écrire ces lignes, tout en rêvant qu’il était femme... Une femme que l’on nommait Marianne 362.1, donc. Marianne, l’invraisemblable visiteuse du futur. Tout était impossible mais cohérent, incroyablement extraordinaire.

Une foule de questions submergea mon cerveau en surchauffe. Mais pourquoi donc fouiller dans mes affaires pour me connaître, alors qu’elle pouvait lire tout simplement dans ma tête ? Probablement avait-elle tout vu en moi, comme le laissaient supposer ses propos sur mes petits secrets. Avait-elle retourné ma maison de fond en comble et ainsi découvert ma collection de vieux magazines imagés ? (que j’apprécie pour l’aspect rétro-artistique des photos) Peut-être s’était-elle amusée à déplacer des objets, des bibelots, à effectuer des modifications préjudiciables à l’harmonie de ma propriété ? Avait-elle consulté mes messages électroniques, envoyé des courriels saugrenus à tout mon répertoire ? Du genre : « je suis Marianne et je viens de l’espace ! ». Si tel était le cas, me faudrait-il faire un démenti ? Mieux valait attendre.
Elle m’avait vu tout nu et cela gênait beaucoup l’être pudique que je suis. Elle m’avait contemplé dans le plus simple appareil. Ça m’apprendrait à dormir tout nu. Voilà pourquoi on avait inventé le pyjama. Pour éviter ce genre de désagrément. Pour pallier à l’éventualité d’une visite nocturne impromptue. Et moi, le jour où cela arrive, je dors tout nu ! Quel imbécile, pensais-je. De plus, elle avait moqué mon encombrement abdominal…

Je n’ai pas toujours à tel point été pudique. Il paraît même que petit, je ne voulais pas me vêtir et que je tentais la fuite à travers la maison, au moment de l’habillage. Je n’étais qu’un animal et c’est grâce à l’éducation parentale qui me fut donnée, que je devins l’être civilisé que je suis à présent. Mes parents se sont employés à m’apprendre la honte du corps pour mon bien et le les en remercie. Très peu sont celles et ceux qui m’ont vu nu. Quelques docteurs et amoureuses, tout au plus. Dans certaines circonstances, il est difficile de faire autrement. Moi-même j’évite de regarder ma nudité dans un miroir. Je l’aperçois parfois par mégarde. Car ce corps, ce n’est pas moi. Je ne veux pas que ce soit moi ! Voilà pourquoi je le vêts d’une seconde peau mieux à même de refléter ma véritable image. Il s’agit avant tout de paraître à mon avantage. Cette Marianne avait outrepassé ma volonté et démasqué mon embonpoint.

Enfin, sa manière de railler la décoration des lieux, me déplut beaucoup ! C’est exact, j’aimais m’afficher sur mes murs, en vacances ou ailleurs ! Et alors ! N’était-ce point mon droit ! Mais pour qui se prenait-elle cette pimbêche du futur, pour débarquer comme ça chez moi et se permettre des commentaires désobligeants sur mon petit monde !

Je vous prie de croire qu’il est vraiment très désagréable et perturbant de vivre une pénétration par effraction jusque dans son esprit même. Il est mentalement très douloureux de subir une violation caractérisée du droit de propriété de sa chair, d’avoir l’âpre impression de ne plus s’appartenir. C’est un peu comme si on m’avait surpris sous la douche entrain de me raser le torse. Il me parut désormais qu’en moi, je n’y serais plus jamais totalement chez moi. J’en eu un ineffable dégout, une pénible nausée.

Subodorant tout de même encore, malgré l’apparence des faits, qu’il ne pouvait s’agir que d’un plaisantin certes très efficace, je parcourus à nouveau le texte du fichier afin d’y déceler quelques indices de la mystification. Mais rien, aucune piste, le forfait semblait parfait. Alors je fis tout pour garder les idées claires et ne pas sombrer dans la folie paranoïaque, pour conserver à mon esprit toute sa rationalité. L’hypothèse du voyage dans le temps était inconcevable, tout comme cette théorie sur le vide paraissait saugrenue... Cette Marianne était donc évidemment une création de mon esprit. En réalité, personne d’autre que moi n’était entré chez moi.

Le problème était que j’en avais perdu le souvenir et que, si j’avais inconsciemment inventé cette Marianne venue du futur pour m’écrire, ce n’était guère rassurant non plus. Car alors, c’est que je devenais schizophrène... Mais il paraît que les vrais schizophrènes s’ignorent.

Je pris mon petit déjeuner en écoutant les informations radiophoniques afin de me submerger d’actualités douloureuses ou sans intérêt, pour mieux noyer mes préoccupations personnelles dans un océan d’indignation ou de somnolence. En général, j’aime bien les radios d’info permanente où l’on écoute les mêmes enregistrements tout au long de la journée. C’est bien, ça nous berce un peu, ça fait une sorte de fond sonore presque musical. On se dit que vraiment le monde est merveilleux et figé dans une telle béatitude qu’il est nécessaire de repasser sempiternellement les mêmes sujets sans conséquence, pour meubler les ondes. On a vraiment le sentiment d’être au courant de tout. C’est rassurant, Ça donne une impression d’éternité immuable à la société humaine à laquelle nous contribuons. C’est un peu comme si gros nounours venait nous border à l’heure du couché et tranquillement nous annoncer : « Bonne nuit les petits. Dormez bien, le monde bouge mais rien ne change, le monde change mais rien ne bouge. Soyez rassuré, on s’occupe de tout. Faîtes de beaux rêves… » Ainsi notre conscience s’engourdit dans un confinement intemporel de l’histoire officielle, bercée par les médias où le fait divers a pris le pas sur l’information. C’est d’ailleurs flagrant dans les journaux télévisés, mais personnellement je ne les regarde plus car ils sont devenus vraiment trop cons. C’est-à-dire que leur nullité est accablante.

L’autre soir par exemple, je suis tombé sur le 20 heures de Claire Ferrari et il y avait un reportage primordial sur l’épidémie de bronchiolite. Alors ils nous ont montré un bébé qui pleurait et sa maman qui disait que c’était difficile de voir son enfant malmené mais que c’était pour son bien. Ensuite la kinésithérapeute nous a bien expliqué son travail qui était certes spectaculaire, mais pas du tout dangereux pour bébé. Puis le journaliste (enfin, c’est comme cela qu’ils se font appelés) nous a donné l’ampleur de l’épidémie dans toute la France, mais qu’il ne fallait pas s’inquiéter car les moyens étaient mis en œuvre. Ils ont du faire la moitié du JT là-dessus.

C’est à ce moment là que j’ai éprouvé le besoin intense de vérifier l’année dans laquelle nous évoluions car j’eus l’impression d’avoir déjà vécu cette expérience dans le passé. Je me suis donc jeté sur un calendrier des postes qui trainait, pour constater que j’étais bien en 2011. Ne vous est-il jamais arrivé d’avoir l’impression de vivre une expérience déjà vécue, de découvrir un paysage pour la première fois alors qu’il vous semblait pourtant l’avoir déjà vu, de croiser une personne inconnue avec l’impression de l’avoir déjà côtoyé auparavant ? C’est tout à fait ce que j’ai ressenti à cet instant, comme si j’avais déjà vu ce reportage par le passé. En 2010, 2009, 2008, 2007, 2006…. Le même sujet à la même période, le même scénario, les même cris de bébé… Seuls les figurants changeaient.

Tiens, puisque c’est bientôt Noël, je parierais que les JT seront pleins de Pères Noëls et de badauds interrogés pendant leurs courses de dernières minutes, avec de beaux sapins illuminés et des petits nenfants les grands yeux émerveillés qui nattendent les beaux jouets par milliers… y aura des reportages sur le pouvoir d’achat des français pour les fêtes. J’imagine la tête de vieux pervers de JPP avec son sourire carnassier et sa veste en peau de paillasson, qui nous invitera à découvrir le dernier fabriquant de jouets en bois de Noël du bas Poitou ou bien nous proposera un reportage en Laponie à traineau…

Et je suis prêt à parier que l’année prochaine encore, ressortiront les vieux tubes relookés : les inondations, la sécheresse, le trou de la sécu, la neige, les coups de soleil, les jeunes de banlieue, le foie gras, la dette, le téléthon, les vacances, la rentrée scolaire, les étrangers, la déclaration d’impôts, un feuilleton policier croustillant mais lequel (Straus Kahn, Outreau, le petit Grégory ?)….. Avec tout plein d’images bien croustillantes et de révélations tonitruantes ! La nouveauté ne sera jamais que du réchauffé ! Un survol perpétuel de l’info sans jamais s’y poser pour chercher à la comprendre…

Notre soif de tout voir sans rien savoir, sera-t-elle épanchée ? Je sais bien que ce n’est pas grave et que ça ne fait pas de mal, même si ce brouhaha permanent modifie et conditionne notre perception de la réalité. Aurons-nous toujours la confiance aveugle dans les révélations des marionnettes dociles chargées de soigner nos émotions et notre curiosité malsaine au profit de l’audimat ? Elles sont prêtes à tout pour conserver les faveurs des marionnettistes… Pour ma part, c’est terminé, j’arrête les JT ! Je sais bien que c’est une drogue dure, mais je réussirai à décrocher !

Ce matin là, à la radio, en résumé : la guerre s’éternisait en Libye et la répression s’intensifiait en Syrie. En Occident, les états absorbés par leurs problèmes insolubles de dettes, continuaient cyniquement d’appauvrir leurs pauvres, tout en invitant les immigrants à se noyer par milliers en méditerranée. De jeunes anglais désœuvrés et déshérités, néanmoins consommateurs, faisaient les soldes de manière radicale en brisant les vitrines des magasins. Aux USA, le président luttait sans succès, pour que perdure encore un peu l’illusion sur sa capacité à desserrer le joug du lobby militaro-pétroléo-financier. Il ne cassait plus la baraque, au bas mot ! (ouarf !)... Partout s’effondraient les bourses financières. Le retour de la croissance était compromis. Bref, il faudrait bientôt pratiquer de nouveaux sacrifices humains sur l’hôtel de l’économie décomplexée. Je notai perfidement qu’il n’y avait plus guère de nouvelles sur le Japon... le drame nucléaire devait être terminé.

Avec tout cela, j’aurais pu ressasser les injustices et les incohérences de ce monde pendant un bon moment. C’est alors qu’on me gava de résultats sportifs, de communiqués pipoles, de chroniques présidentielles et autres faits divers, ce qui eut tôt fait de détourner mon attention des sujets primordiaux, pour mieux endormir la petite révolte qui montait en moi et indisposait ma digestion matinale. Le cerveau enfin disponible, on m’administra une page de publicité interminable m’invitant à consommer tous ces merveilleux produits qui changeraient ma vie en mieux. Ce traitement acheva d’étouffer mon désagrément gastrocéphale en dissolvant la moindre persistance d’une quelconque colère à exprimer.

J’en eus l’esprit vidé et Marianne en profita pour revenir s’installer au centre de mes préoccupations. La méthode que j’avais tentée pour m’en débarrasser n’avait finalement pas eu l’effet escompté. J’élaborai un plan de secours et je décidai de m’aérer au potager pour la semer au milieu de mes plantations.

En ce début d’août le ciel continuant d’être prodigue en eau, ravivait le gazon et les cultures fragilisées par un printemps chaud et sec. Les tomates, les laitues, les concombres, les courgettes, les radis... tout abondait. Tout eût suffi à me nourrir en totale autonomie si je l’eusse souhaité. Je me souviens que la fière contemplation de mon domaine nourricier, m’inspira ces vers sans prétention :

Oh toi mon potager, tu nourris mes tissus,
Mes humaines cellules. Mes organes sont repus
De tes nombreux bienfaits, tes savoureux cadeaux.
Tu décharges ma personne de ses besoins vitaux
Et ainsi tu apaises mon esprit affairé
A discourir en vain sur des sujets biaisés.
Oh toi mon potager, idéal préambule
A la douce liberté, que tant d’autres affabulent
Dans les propos pompeux et les figures de style,
Engoncés d’éloquence et d’arguties habiles,
Tu nais de ma sueur et mes mains laborieuses
Et par la bienveillance d’une nature généreuse.
Et lorsque j’arpente tes allées nourricières
Tout en y recueillant tes offrandes printanières,
Au fil de mes pas, mon âme vagabonde,
Approchant les mystères insolubles du monde.
Non seulement tes dons me soulagent la panse
Mais ta compagnie me nourrit d’autres substances
Que l’homme d’aujourd’hui, a perdu à jamais
Dans les affreux dédales de ses affreuses citées
Et sa quête frénétique d’autres mondes plus subtils.
Mais combler tes attentes n’est jamais chose facile.
Pour que tu me sustente, il me faudra œuvrer
Et offrir à tes plantes, de quoi se restaurer.
Oh toi mon potager, oh toi mon vieil ami,
Tu m’apportes bien plus que les superfluités
Que les malins flatteurs qui vivent à nos dépens
Nous vendent sur les ondes, les étales, les écrans,
Et finissent, immondes, en montagnes de déchets,
Je n’oublierais jamais, comme tu m’as épanoui !

Bref, il m’apparut que faire pousser des légumes et les manger, libère bien plus le corps et l’esprit, qu’un téléphone portable multi-fonctions, qu’un accoutrement branché, ou encore, qu’un livre de bhl indigeste et donc très peu nourrissant. « Peut-être faudra-t-il ajouter un article à la déclaration universelle des droits de l’homme », pensai-je, tout haut. Puis je le déclamai : « tout être humain a le droit de jouir d’un lopin de terre et le devoir d’y cultiver un potager ».

Marianne disparut de ma vie durant les jours suivants. J’interrogeais à l’occasion mes amis proches susceptibles d’être à la source du message, de manière évasive. Mais aucun ne parut comprendre mes sous-entendus sur le sujet. Si bien que je préférais garder le silence et attendre le faux pas du blagueur pour le démasquer et en rire avec lui.

Toutefois, la théorie mystique sur le vide et le souffle ne laissait pas de m’interroger et j’avais peine à imaginer un de mes proches capable d’élaborer ce genre d’élucubration pour peaufiner sa duperie. Je jugeais d’ailleurs l’idée énoncée assez plaisante car ouvrant la perspective à de nombreuses divagations intellectuelles. N’offrait-elle pas la possibilité d’une sorte d’œcuménisme spirituel ?

Puis une nuit, je refis le rêve d’être femme et au petit matin je découvris ce message sur mon ordinateur :