||||||||||||||| STEPHANE HARRIS |||||||||||||||


Deuxième lettre de Marianne

Stéphane,

Je comprends ta stupéfaction et ton besoin de rechercher une explication rationnelle à l’aventure que tu es entrain de vivre. Certes, tu ne peux tout comprendre. Tu dois commencer par admettre. Je veux te rassurer. Tu n’es pas fou Stéphane. Laisse-moi revenir vers toi pour te présenter ma supplique.

La décennie où tu évolues est cruciale pour le devenir de l’humanité car elle annonce une période que nous qualifions en ces termes : le grand effondrement. Je viens vous avertir de ce qu’il adviendra si rien ne change dans vos comportements. Je te demande de faire connaître mes révélations à tes contemporains. Si jamais tu portes mes paroles aux autres hommes, sache qu’ils te percevront vraisemblablement comme un fou et peut-être te mèneront-ils la vie dure. Mais si tu préfères te taire pour te préserver, tu en souffriras jusqu’à ton dernier jour en voyant les présages s’accomplir alors que tu n’as rien tenté pour inverser le cours de l’histoire. Quel que soit ton choix, tu ne connaîtras nul repos. Probablement vas-tu te retrouver seul, accablé par les railleries acerbes des incrédules qui n’auront que faire de tes avertissements. Tous accaparés par leurs petites affaires. Tu prendras des coups. Peut-être même finiras-tu jugé, condamné et exécuté. Mais ne vaut-il pas mieux mourir de son vivant que de persister à vivre comme un mort.

Si jamais nous parvenons ensemble à infléchir la destinée de ta civilisation perdue, sache qu’il est fort probable qu’en modifiant ton futur et donc mon passé, je détruise mon présent. Puisque chacun naît de la rencontre de deux existences réunies par le hasard des probabilités dans un contexte donné. En modifiant les paramètres de ma naissance, celle-ci devient improbable. Mais est-ce tellement important. Ainsi je renonce à mon existence. Je fais don de ma personne. Puisse mon sacrifice t’aider à accepter le tien en portant ma parole.

Je m’amuse à l’idée d’imaginer qu’en influant sur le devenir de l’humanité, je disparaisse tout en laissant ma trace parmi les hommes. Mais je crains malheureusement que rien ne parvienne à modifier vos us et coutumes, puisqu’il faudrait bouleverser votre perception du monde pour y parvenir... essayons tout de même.

Toutefois, pour relativiser la portée de notre action, gardons à l’esprit que si jamais nous échouons, l’Univers n’en sera que peu affecté. Si notre espèce réussit son extinction comme elle semble bien décidée à le réaliser, la Terre-mère aura tôt fait d’effacer nos traces.

A travers mon combat, je souhaite avant tout anéantir toute la douleur et la souffrance que l’homme ne cesse de s’infliger à travers les siècles des siècles. Sache que pour le Souffle, c’est un échec douloureux. Je pense que c’est pourquoi il me permet de t’atteindre pour agir. Je vais tenter sans trop d’espoir, de lui rendre hommage et de témoigner de son amour sans limite.

De surcroît, au delà de ses aléas et ses dangers, n’est-il pas merveilleux de vivre cette expérience ? Il m’est ainsi donné de découvrir et visiter une époque révolue dont l’histoire de l’échec reste en partie énigmatique pour vos descendants dont je suis. Je vais enfin pouvoir chercher les pièces manquantes du puzzle. N’avons-nous pas une chance inouïe, toi et moi ? Cette exaltante aventure suffit à me faire accepter le destin unique que m’offre le Souffle. Et toi ?

Je ne savais guère comment commencer ma démonstration. En réalité, le monde est tellement simple que l’expliquer en devient compliqué. Car la vérité nue ne vous intéresse pas. Seul son habillage vous émeut. On peut dévoiler la vérité de mille façons car le mensonge dont vous la recouvrez, brille de mille facettes. Mais seul la forme du dévoilement vous inspire et vous exalte, au mépris du fond que vous recouvrez à nouveau.

Cette nuit, j’ai écouté ta radio à la recherche d’une piste pour entrer en matière. Je pense qu’il s’agissait d’une chaine d’information en continue. J’y ai entendu que les indiens seraient un milliard sept cent millions en 2050, alors que les chinois stagneront à cette époque, à un milliard et trois cent millions. J’ai fait quelques recherches sur ces deux pays avec votre internet, pour bien assimiler le contexte dans lequel ces propos sont tenus.

Je t’informe, que jamais l’Inde n’atteindra cette population. Je le sais puisque cette date est antérieure à ma naissance, et donc... Mais même sans cet avantage, il te suffirait d’y réfléchir deux minutes pour en prendre conscience. J’ai l’impression que vos journalistes ne sont pas là pour penser, mais pour lire les dépêches qui leurs sont données, sans le moindre regard critique sur les énormités qu’ils profèrent parfois.

Comment peut-on sérieusement annoncer avec un tel aplomb, qu’un état dont la densité de population est de près de quatre cents êtres humains au kilomètre carré et dont un cinquième sont des miséreux, va pouvoir accroitre sa population d’un tiers en quarante années, sans poser la question prégnante des enjeux sociaux et environnementaux liés à cette explosion démographique ? Quel est le véritable dessein d’une telle dépêche ? D’où vient-elle ? Qui l’a conçue ? Comment ne pas comprendre que la population ne pourra s’accroitre indéfiniment et que plus les vies humaines seront nombreuses moins vous leur accorderez l’importance qu’elles méritent.

Mais il y avait encore plus choquant dans ce communiqué journalistique : La Chine souhaitait relancer sa croissance démographique sous le prétexte d’éviter une population vieillissante et assurer son dynamisme économique. Mais quelle est cette civilisation humaine qui prévoit des naissances à venir pour entretenir son système défectueux, tout en laissant mourir chaque seconde à travers le monde, des centaines d’enfants fautes de soins et de nourriture ? Mais quel genre d’hommes êtes-vous qui ne voyez en vos enfants plus rien d’autre qu’une variable d’ajustement économique, qu’un investissement coûteux qui sera rentabilisé à long terme ? Seriez-vous des monstres ?

Pourquoi faîtes-vous des enfants sans vous soucier du monde que vous léguerez ? Pourquoi persister, comme si tout allait bien, comme si rien n’allait changer ? Pourquoi vous voiler la face ? Sachez que le patrimoine et la fortune que vous pensez leur transmettre, sera de peu de secours face à l’imminente adversité qu’ils vont subir. Regardez-vos enfants et dîtes-vous bien que vos économies, si immenses qu’elles soient, paraîtront bien maigres et ne suffiront pas à les préserver des destructions que votre civilisation continue de perpétrer. Ni l’argent, ni la pierre, ni la terre ne se mangent...

Quelques exemples à la volée : Le D.D.T. est un produit dangereux interdit en 1972 de votre ère. Près de quarante années après l’interdiction, vous l’avez pourtant tous dans le sang ! En moyenne, votre sang transporte quarante trois des soixante dix molécules chimiques cancérigènes, répertoriées à ton époque. En réalité, il y en a bien plus, mais vous ne les recherchez pas parmi les milliers de molécules différentes que vous disséminez chaque jour, sur la planète. Chaque génération se les transmet, et cela va empirer. Vingt mille ouvriers agricoles meurent chaque année, sous les attaques des pesticides et ce n’est qu’un début. Neuf rivières sur dix en sont infestées. Bientôt la dixième le sera. Deux cancers sur trois sont causés par des pollutions. Le nombre de cancers chez les enfants croit régulièrement. Votre civilisation a donné le cancer à ses enfants ! Un couple sur cinq est stérile...

Plus de soixante dix pour cent des espèces de poissons du monde sont pleinement exploitées ou épuisées. Le poisson représente la principale, voire l’unique source de protéines pour plus d’un milliard de personnes. Vingt millions de tonnes sur les cent dix millions de tonnes de poissons péchés chaque année, sont immédiatement rejetés à la mer. Quel gâchis ! Quel mépris pour la vie ! Ne gaspillez-vous pas le peu de nourriture qu’il vous reste ? La pisciculture ? Il faut trois kilogrammes de poissons péchés pour produire un kilogramme de saumons... le remède est pire que le mal.

Vous dégradez, polluez et pillez toutes les ressources permettant votre survie. Au cours de vos vingt dernières années, la quantité de nourriture produite par personne baisse régulièrement et pourtant un tiers de votre production finit dans vos poubelles. Quel gâchis ! Quel mépris pour la vie. L’ O.M.S. estime que plus de trois milliards d’êtres humains souffrent de malnutrition (manque de calories, carence en protéines, en fer, en iode et/ou en vitamines A, B, C et D. Ou bien obésité).

Et ce, alors que la surface cultivable disponible par individu ne cesse de baisser et que la productivité agricole stagne malgré les millions de tonnes d’engrais chimiques, O.G.M. et pesticides que vous déversez sur vos sols. Pire ! À travers le monde, les taux d’érosions sont plus élevés que jamais ! Dix millions d’hectares de terres cultivables sont abandonnés chaque année à cause de l’érosion des sols. Savez-vous qu’il faut environ cinq cent ans pour que se renouvelle une couche de deux centimètres et demi de terre arable nourricière. Ainsi chaque année, vous perdez plus de un pour cent de votre surface cultivable. Alors vous rasez vos forêts pour les remplacer et combler votre besoin urgent d’accroître votre production agricole. A mesure que la population mondiale augmentera, toutes les ressources naturelles vitales devront être divisées entre un nombre d’individus de plus en plus important et la disponibilité de ces ressources par personne va tomber à des niveaux plus bas Penses-tu réellement, à présent, que la population humaine puisse continuer de croitre en toute impunité ?

Toutes les informations que je viens de te livrer ne sont pas une révélation prophétique provenant du futur. Je les ai recherchées cette nuit sur ton internet et je te les énonce en vrac. Comment se fait-il qu’avec toutes les masses médias qui vous assomment d’actualités en permanence, vous ne soyez pas plus sensibilisés et inquiets sur votre état et votre avenir ? Et qu’en est-il de l’énergie et des matières premières ? Jamais vous n’avez autant consommé vos ressources, alors que vous prétendez faire des efforts pour limiter vos consommations. Votre immobilisme immature devient coupable.

A bientôt.